Cameroun: Bergeline Domou : « Enoh Meyomesse est innocent et doit être libéré »

Louis MBANGA
par Louis MBANGA mars 24, 2015 12:02 Mise à jour

Cameroun: Bergeline Domou : « Enoh Meyomesse est innocent et doit être libéré »

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La coordinatrice du Collectif pour la Libération d’Enoh Meyomesse (Cle) parle de la genèse de ce mouvement et des actions en faveur de cet écrivain et homme politique camerounais incarcéré depuis fin 2011 à la prison centrale de Kondengui et reconnu comme prisonnier politique par des ONG internationales.

Pouvez-vous nous parler brièvement du Collectif Libérez Enoh Meyomesse dont vous êtes la coordinatrice ?
Le Collectif pour la libération d’Enoh Meyomesse s’est mis sur pied au lendemain de son arrestation en novembre 2011. Nous avons reçu l’alerte qu’il a été arrêté à l’aéroport de Nsimalen revenant de Singapour pour « achat d’arme et tentative de coup d’Etat »m ce sont là les raisons qui ont été avancées. Puis nous nous sommes dit qu’il s’agit d’un écrivain, d’où vient-il qu’un écrivain achète des armes pour porter atteinte à la vie du chef de l’Etat ? Le collectif constitué d’activistes, d’hommes politiques, de leaders d’opinion s’est mis sur pied. Je coordonne le Collectif depuis ce temps.

Pourquoi pensez-vous qu’Enoh Meyomesse doit être libéré ?

Il est innocent, il n’y a pas débat là-dessus, quand vous regardez les chefs d’accusation qui ont évolué de son arrestation à sa condamnation, vous comprenez que ce dossier a été très mal ficelé. Même un enfant de la classe de Cours Moyen 1ère année comprendrait, en lisant ce dossier, qu’il s’agit d’un acharnement contre Enoh Meyomesse. On est passé d’ « achat d’arme », de « trafic illégal d’or » pour une condamnation pour « coaction de braquage ». Vous comprenez donc qu’il faut être le dernier des cons pour accepter que ce monsieur est coupable de quoi que ce soit. On ne peut attribuer sa culpabilité qu’au fait que c’est un Camerounais qui pense différemment de ceux qui sont au pouvoir et comme il a souvent lui-même dit, Enoh, c’est un Camerounais qui vient d’une aire géographique où il fait bon ne pas être opposant et de surcroît candidat aux élections présidentielles de 2011, c’est pour cela qu’il paye.

On ne peut attribuer sa culpabilité qu’au fait que c’est un Camerounais qui pense différemment de ceux qui sont au pouvoir et comme il a souvent lui-même dit, Enoh, c’est un Camerounais qui vient d’une aire géographique où il fait bon ne pas être opposant et de surcroît candidat aux élections présidentielles de 2011, c’est pour cela qu’il paye

Est-ce à dire comme le pense certaines ONG internationales qui défendent les droits de l’homme qu’Enoh Meyomesse est un prisonnier politique ?

C’est un prisonnier politique puisqu’il paye le prix de ses prises de positions, de son engagement politique, de son implication à vouloir un Cameroun différent de ce qu’on a. C’est un prisonnier politique, ça va de soi.

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Enoh Meyomesse

Quelles sont les actions que le Cle a entreprises jusqu’à ce jour pour sa libération ?

Quand le Comité se met sur pied, c’est d’abord pour sortir Enoh de l’obscurité où il se trouvait. Parce que lorsqu’il est arrêté à l’aéroport de Nsimalen, il est conduit au Sed et nuitamment transféré à l’Est où, nous dit-on, il y avait eu lieu ce braquage et pendant 30 jours, personne ne sait où il se trouve. Pourtant, il est dans les geôles de la gendarmerie de Bertoua. Donc notre premier souci a été de le sortir de là. Il en est sorti puis a été transféré à Yaoundé où il a été déféré à la prison centrale de Kondengui. Une fois à Kondengui, il fallait s’assurer qu’il a des avocats, qu’il est décemment installé en prison, qu’il mange, qu’il s’habille, bref qu’il est considéré comme un être humain. C’était ça notre première préoccupation avant de nous jeter dans la bataille juridique. Sur ce plan, deux avocats se sont constitués : Me Beling Nkoumba et Me Mbuny d’Avocat Sans Frontières. On a d’autres avocats à l’extérieur qui ne sont pas constitué mais qui font partie du conseil juridique d’ Enoh Meyomesse, notamment Me Hilaire Ouotto qui est en France, au barreau de Paris. Les avocats se sont donc mobilisés sur le plan juridique, les organismes internationaux tels Pen International qui défend les écrivains en danger, Human Right Watch, Amnesty International, on a mobilisé toutes ces organisations ainsi que les leaders d’opinion pour faire pression sur les autorités camerounaises pour que le Cameroun reconnaisse qu’Enoh Meyomesse est un innocent, dénoncer cet Etat de non droit pour qu’Enoh ne soit pas oublié, qu’il soit libéré parce qu’il n’était coupable de rien, même ses juges l’ont reconnu bien qu’il ait été condamné.

Vous lui avez certainement rendu visite en prison, quelles sont ses conditions de détention ?
Je suis une habituée de Kondengui. C’est vrai que ce n’est pas le cas ces jours-ci mais ça a été ma destination pendant 2 ans. J’y allais chaque semaine parce qu’il fallait s’assurer qu’il mange parce que ce qu’il faut ajouter est qu’il a été totalement abandonné par sa famille. En dehors de sa fille et de sa femme qui l’assiste, le reste de sa famille l’avait abandonné. Donc il ne vit que des moyens collectés par-ci par là. Je me souviens que quand je l’ai rencontré pour la première fois à Kondengui le 31 décembre 2011 alors qu’il revenait de l’Est, quand je lui demande comment ça va, il me répond en tout cas Kondengui c’est le Hilton comparé à sa cellule de l’Est. Mais plus tard il me dira que ce n’est pas évident à Kondengui dont on connaît les effectifs pléthoriques, dont on connaît la violence, la promiscuité, ce n’est pas facile. Mais nous nous sommes battus pour qu’il soit bien en prison.

Dans une lettre adressée récemment au chef de l’Etat, Enoh Meyomesse a émis le souhait que lui soit accordée une liberté conditionnelle, que compte faire le Cle pour que cette demande soit concrétisée ?

Ce n’est pas la première lettre qui est adressée au chef de l’Etat. Je crois que c’est la deuxième lettre. Deux demandes de liberté provisoire ont été adressées par les avocats. Quand il était en détention provisoire, une demande de liberté provisoire a été introduite, le juge a refusé. Quand il a été condamné par le tribunal militaire et que l’affaire était déjà en appel, une autre demande de liberté provisoire a été faite, celle-là aussi a été rejetée. Cela nous a conforté dans la thèse de l’acharnement. Enoh c’est quelqu’un qui est connu, il a une famille, une maison, une adresse, il a des garanties qui lui permette de comparaître libre. Mais on ne le lui accorde pas sans motif réel. C’est pourquoi nous en appelons au chef de l’Etat pour qu’il fasse bouger les choses. Nous sommes bientôt en avril et cela va faire 24 renvois en Cour d’appel, c’est-à-dire que si ces renvois se font chaque mois, cela fait 2 ans. On renvoie pour des motifs fallacieux, jamais on est rentré dans le fond. Donc c’est un réel acharnement puisque nous sommes dans un dossier où il n’y a ni plaignant, ni témoin, les premiers motifs que nous servaient les juges pour les renvois c’est qu’il n y avait pas de témoins, mais ils ont eu le retour qu’il n y a pas de témoins, on ne sait pas qui accuse.

Quel est le message que vous avez à adresser aussi bien aux autorités camerounaises qu’aux organismes qui défendent les droits de l’homme tant sur le plan national qu’international concernant ce dossier ?

Au Gouvernement, à ceux qui détiennent Enoh, il est innocent, ça je le dis en gros et en gras, Enoh c’est un Camerounais qui pense à son pays et agit pour son pays et si agir pour son pays est un crime alors nous les Camerounais nous sommes tous des criminels. Enoh est innocent et il faut le libérer. Au ministre de la Justice et aux juges chargés de cette affaire je demanderais de faire bouger l’affaire Enoh. Cela fait 24 renvois soit 2 ans qu’il comparait devant la Cour d’appel sans qu’on puisse entrer dans le fond. Il a été condamné à 7 ans de prison gratuitement et l’on va de renvoi en renvoi sans doute pour lui permettre de purger cette peine et qu’il soit libéré par la suite. Aux organismes internationaux notamment Pen international, Freedom House, Human Right Watch, Oxfam, telles sont les organisations qui nous ont beaucoup soutenu par des campagnes qu’ils sont menés, ils ont traduits les œuvres d’Enoh en anglais qu’ils ont diffusé partout dans le monde ce qui fait qu’Enoh est aujourd’hui l’auteur le plus traduit au Cameroun. Il est traduit en maori, en anglais, en allemand, en hollandais, pour le poème qu’il a produit en prison. Nous allons continuer à compter sur eux pour le travail qu’ils font à leur niveau tant pour le soutenir que pour maintenir la pression. Nos activistes et leaders d’opinion ne sont pas en reste car ils ont beaucoup fait. La générosité des Camerounais est aussi à saluer car si Enoh mange aujourd’hui depuis son arrivée en prison c’est grâce à cette générosité qui lui permet également de se soigner, de inscrire à la bibliothèque, de pouvoir écrire, à tous ces gens on dit merci mais la pression doit continuer.

Propos recueillis par Michel Biem Tong

Louis MBANGA
par Louis MBANGA mars 24, 2015 12:02 Mise à jour