Cameroun : Héraclès Farm : Noix de palme contre terres, un marché de dupes à Nguti

Louis MBANGA
par Louis MBANGA août 27, 2015 07:33 Mise à jour

Cameroun : Héraclès Farm : Noix de palme contre terres, un marché de dupes à Nguti

Entre accaparement des terres, destruction de l’environnement et surexploitation de la main d’œuvre locale, les récriminations contre la société agro-alimentaire américaine Héraclès Farm se multiplient. Face au mutisme des populations obligées d’en pâtir en silence, des Ong locales telles que BetockVoices Voiceless ont décidé de faire entendre leur voix. Reportage à Nguti et dans les villages environnants.

Pour se rendre à Nguti, localité située dans le département du Ndian,  région du Sud-Ouest anglophone du Cameroun, il faut emprunter les véhicules communément appelés « clandos » qui font la route Kumba-Mamfe, en plein bitumage par une société chinoise. Nous sommes le 6 août 2015, il est presque 19h à Kumba (K-Town, comme on appelle communément la ville ici). Notre véhicule avale la centaine de kilomètres non encore carrossable et impraticable par endroits qui sépare Kumba de Nguti. Vers 22h, escale obligée à Manyemen, il faut prendre un repos dans une case de passage. Le village est peuplé en majorité de commerçants et d’agriculteurs, de cacaoculteurs notamment.

Vendredi, 7 août, le jour se lève. D’un côté comme de l’autre de la route principale, l’on peut apercevoir les tenanciers de boutiques, d’échoppes, de débit de boisson à l’œuvre. Un ballet incessant de mototaxi est également perceptible. Des cultivateurs, vêtus de haillons, chaussés de paires de bottes, se rendent à leurs plantations. C’est à Talangaye, à une dizaine de kilomètres de ce village, que Sithe Global Sustainable Oils Cameroon (Sgsoc), filiale camerounaise de la firme américaine Héraclès Farms, entreprend un vaste projet de plantation de palmier à huile.

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A Manyemen, sur la route de Nguti

 

C’est le 17  septembre 2009 en effet que la dite société et le gouvernement camerounais ont signé une convention d’établissement. Sgsoc a pris l’engagement d’investir des  milliards de dollars et de recruter 8 000 Camerounais durant 99 ans que va durer le projet. Mais depuis, Héraclès Farms s’affirme comme un caillou dans la chaussure des populations riveraines. A Betock, Talangaye tout comme à Nguti où notre déplacement en moto s’achève, très rares sont ceux qui osent s’exprimer par peur de représailles. Le sujet Héraclès est tabou. Mais sous cape, le projet fait des gorges chaudes. De l’accaparement des terres agricoles, à la destruction de l’environnement en passant par la surexploitation de la main d’œuvre locale, des plaintes tombent comme s’il en pleuvait.

BetockVoices Voiceless

Seules les organisations locales de défense des droits de l’homme s’expriment quoique sous le sceau de l’anonymat. C’est le cas de BetockVoices Voiceless (la voix des sans voix de Betock) : « si nous avons créé BetockVoices Voiceless, c’est parce que les planteurs de ce village avaient peur de s’exprimer après avoir vu leurs plantations détruites par Heraclès sans aucune compensation », explique un membre de cette Ong. D’après cette dernière, Betock n’était pas parmi les concessions attribuées par décret présidentiel à Héraclès Farms : « ce sont les habitants de Betock qui sont allés voir Héraclès pour céder leurs terres, et nous avons protesté contre cela, il me souvient qu’en 2012, Héraclès a donné à manger et à boire aux populations de Betock, personne dans ce village ne peut se lever et dire voici mes terres, il est vrai qu’Héraclès peut employer les villageois de Betock mais combien sont des planteurs ? », raconte un responsable de BetockVoices Voiceless qui pense que le peuple autochtone de Betock va bientôt perdre ses terres pour devenir mendiant et esclave.

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A la délégation des Forêts et de la faune de Nguti, pas une âme qui vive!

 

A en croire BetockVoice, pour s’approprier les terres des villageois de Betock, la firme américaine a dû acheter leur conscience. Les défenseurs de l’environnement ne sont pas muets face à cette situation : « Les études d’impact environnementaux n’ont pas encore été fait. Des enquêtes effectuées sur le terrain ont permis de constater que Héraclès Farms a découpé du bois qu’elle exploitait de façon illégale, et la quantité de bois découpée représentait environ 14 milliards de F Cfa », dénonce cet autre activiste local des droits humains et non moins natif de Nguti qui a requis l’anonymat mais que nous choisissons d’appeler B.Kinsley.

Responsabilité sociale

En échange de cette cession de terre, que gagnent les populations riveraines ? Du point de vue économique et social, la situation n’est guère plus reluisante : « Héraclès n’a encore rien versé ni aux populations locales, ni au Trésor public », se désole B.Kinsley qui, au regard du traitement des employés de cette société, indique que « une société qui n’a pas encore fait 5 ans commence à licencier son personnel, c’est une vraie maffia ! ».

Certains ex-employés de Sgsoc rencontrés à Nguti gardent de leur passage dans cette société de bien tristes souvenirs. Peter M., la trentaine entamée, est de ceux-là. En service dans cette société dès le début de 2015, il en a démissionné récemment. Et pour cause, salaire irrégulier et revu à la baisse, conditions de travail pénibles : « nos salaires étaient de 70 000 f Cfa, ils ont été ramenés à 35 000  F Cfa. La raison évoquée par Sgsoc est que le gouvernement a estimé que le salaire était très élevé, vous pouvez travailleur pour 5 mois mais on vous paye 2 mois, c’était très difficile pour moi qui ait une famille, beaucoup parmi nous ont même démissionné parce qu’en plus de cela, le travail était très harassant. Nous devrions transporter 300 sacs de pépinière de 15kg, lorsque vous en transportiez 200, ça faisait une demi-journée, beaucoup ont dû démissionner parce que c’était très dur », se souvient Peter M. En termes d’infrastructures sociales, la société n’a encore entrepris aucun investissement en termes de centres de santé, d’école ou de point d’eau, apprend-on de sources villageoises.

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A l’entrée de la chefferie Sam Bebum

 

Complicité des autorités locales

Face à une telle situation, les autorités locales sont accusées de passivité et de complicité avec la société américaine : « les autorités locales sont bel et bien complices, je faisais partie de la commission chargée de discuter de certaines choses avec Héraclès, mais lorsque je me suis aperçu qu’il y avait des enjeux qui ne me paraissait pas très clairs, j’ai décidé de me retirer de cette maffia », relate B.Kinsley. En l’absence du sous-préfet de Nguti, nous nous sommes rendus à la chefferie traditionnelle de Nguti Sam Bebum. Ici, quelques notables sont en réunion avec les villageois comme il est de coutume tous les vendredis. Interrogé sur le projet Héraclès, un notable s’et contenté de dire que les populations ont accepté de céder leurs terres à Héraclès  même s’il n’existe encore aucun accord écrit entre la firme et les villageois. Contacté par hurinews.com, la cellule de communication de la société a indiqué qu’elle n’a pas été mandatée pour parler de cette affaire. Toutes les tentatives de joindre la direction de Héraclès Farm à Limbé ont été vaines.

Entre la boulimie d’un Héraclès qui a faim de terre, et un pouvoir local passif, le petit peuple de Talangaye, Nguti ou Betock se trouve coincé dans un traquenard dont il sortira difficilement. Il ne peut donc que gémir et pleurer…en silence.

Michel Biem Tong, de retour de Nguti

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le reporter de hurinews.com

 

 

 

Louis MBANGA
par Louis MBANGA août 27, 2015 07:33 Mise à jour

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