Cameroun : Jeunesse : Comment le pouvoir de Yaoundé tente d’affaiblir l’ADDEC

Louis MBANGA
par Louis MBANGA mai 31, 2016 12:44 Mise à jour

Cameroun : Jeunesse : Comment le pouvoir de Yaoundé  tente d’affaiblir l’ADDEC

Grandes Lignes

  • Fondée il y a plus de 10 ans pour porter la voix des étudiants camerounais en quête d’un cadre de vie meilleur pour mener à bien leurs études, l’Association de défense des droits des étudiants du Cameroun (Addec) semble être frappé d’une interdiction de fait. Arrestations arbitraires, stigmatisation, démobilisation, procès judiciaires, menaces, exclusions de leurs établissements sont le lot quotidien de ses membres. Pourtant, le Cameroun a ratifié en 2011 la Charte Africaine de la jeunesse qui garantit la liberté d’expression aux jeunes. Voyage au cœur d’un mouvement estudiantin qui se bat depuis son existence pour survivre à la répression.

Articles Similaires

Fondée il y a plus de 10 ans pour porter la voix des étudiants camerounais en quête d’un cadre de vie meilleur pour mener à bien leurs études, l’Association de défense des droits des étudiants du Cameroun (Addec) semble être frappé d’une interdiction de fait. Arrestations arbitraires, stigmatisation, démobilisation, procès judiciaires, menaces, exclusions de leurs établissements sont le lot quotidien de ses membres. Pourtant, le Cameroun a ratifié en 2011 la Charte Africaine de la jeunesse qui garantit la liberté d’expression aux jeunes. Voyage au cœur d’un mouvement estudiantin qui se bat depuis son existence pour survivre à la répression.

Une plaque indicative de couleur jaune à l’entrée de la cité universitaire, au campus de Ngoa Ekelle à Yaoundé. Voilà qui renseigne sur la présence non loin de là de l’Association de défense des droits des étudiants du Cameroun (Addec).  Un couloir d’à peine 10 m entre deux habitations franchi et nous voilà au siège de l’Addec. L’ambiance en cette matinée du vendredi 26 mai 2016 y est morose. Seuls deux membres sont présents dans les locaux du mouvement estudiantin. Preuve du peu d’engouement que suscitent les activités de l’association : « très peu d’étudiants sollicitent notre intervention, beaucoup ont peur de représailles », explique, le sourire en coin, Ibrahim Mohaman, membre de l’association. Sur les coffres encastrés aux murs, sont affichées ça et là des citations des figures marquantes de la lutte pour l’émancipation de l’Afrique telles que les Camerounais Um Nyobe et Félix Moumié ainsi que le burkinabé Thomas Sankara.

La lutte. Toute une vie pour ce mouvement estudiantin enregistré auprès de la préfecture du Mfoundi (département dont Yaoundé est le chef-lieu) depuis le 5 août 2004 sous le numéro 2438. Mais le pouvoir en place en place en général et l’administration de l’université de Yaoundé I en particulier n’entendent lui laisser aucune portion de l’espace universitaire pour s’exprimer : « on ne peut plus compter le nombre de fois qu’on tente de nous museler, chaque année depuis la date de création de notre association, on nous réprime, l’association a reçu tellement de coups depuis son existence que son déploiement peut être considéré comme affaibli, bon nombre de gens ont pris peur, certains des membres de l’association ont démissionné et en plus de cela, la plupart des cadres sont en procès », confie Ibrahim Mohaman.

ad 1

Au lieu dit Cité U, non loin du siège de l’Addec

« Manifestations sans autorisation »

L’épée de Damoclès judiciaire pend donc sur la tête de l’association. Sur un autre coffre à l’intérieur de ses bureaux, se trouve affiché un communiqué (voir fac similé)  signé le 29 janvier 2016 qui annonce la date de la tenue des audiences en justice dans le cadre des poursuites judiciaires contre certains membres : « deux membres de notre association sont en procès au tribunal de première instance de Yaoundé centre administratif, il s’agit de moi-même et du secrétaire au logement, Nana Clovis. Je suis accusé de ‘manifestation sans autorisation et incitation à la révolte’. L’affaire a été reportée récemment au 10 juillet prochain. Le secrétaire au logement  est quant à lui poursuivi depuis plus d’un an pour ‘incitation à la révolte’ », explique Thierry Batoum, président de l’Addec.

ad2

Le communiqué qui annonce des procès contre les membres de l’Addec

En effet, le 16 novembre 2015, Thierry Batoum est interpellé par les éléments du commissariat du 5e arrondissement de Yaoundé. Le président du conseil exécutif de l’Addec s’apprêtait à organiser une marche pacifique au sein du campus de l’Université de Yaoundé I pour s’insurger contre l’augmentation des frais d’établissement de la carte d’étudiant. Bien avant lui, le 25 mars 2014, Henri Maben, membre de l’Addec, est interpellé sur ledit campus alors qu’il allait suivre ses cours. Ce dernier est accusé d’avoir participé à une descente sur le terrain de l’Addec aux fins de sensibiliser les étudiants contre la hausse des frais universitaires qui sont de 50 000 F CFA selon le décret présidentiel N°93/026 du 19 janvier 1993.

addec en action

L’Addec en pleine manifestation

Stigmatisations

De procès, d’arrestations, les membres de l’Addec sont à chaque fois l’objet. D’exclusions aussi. Au cours d’un point de presse tenue le 7 octobre 2014 au Centre universitaire catholique au quartier Melen, à Yaoundé, des membres de ce mouvement se sont insurgés contre l’exclusion temporaire du président, Thierry Batoum et du secrétaire général, Barthélémy Tchaleu de leurs établissements respectifs par le recteur de l’Université de Yaoundé I, Maurice Aurelien Sosso. Le premier était inscrit en 5e année en filière Biologie à l’Ecole normale supérieure tandis que le second était étudiant en 5e année filière Génie Civil de l’Ecole normale supérieure polytechnique. Deux grandes écoles sous la tutelle académique de l’Université de Yaoundé I.

Comme quoi, il ne fait pas bon d’être membre de l’Addec dans les universités camerounaises. Bonjour les stigmatisations : « il y a des petits travaux rémunérés qui sont effectués à l’intérieur de l’université, notamment aider nos cadets qui viennent de passer leur bac avec succès à se préinscrire, servir d’intermédiaire au restaurant. Mais lorsqu’on constate que vous êtes membre de l’Addec, vous n’avez pas droit à ces petites tâches. Même pour avoir une chambre d’étudiant à la cité universitaire, c’est impossible pour un membre de l’association », se désole le président de l’Addec, Thierry Batoum.

« Diviser pour mieux régner »

ad 3

Pourtant, le Cameroun a ratifié la Charte africaine de la jeunesse le 11 janvier 2011. Cette Charte dispose en son article 4 alinéa 1 que : « Tout jeune a le droit d’exprimer librement ses idées et ses opinions relatives à tous les sujets… ». Mais les autorités universitaires nommées par décret présidentiel considèrent l’Addec comme un caillou dans la chaussure. Nos multiples tentatives de rencontrer le recteur de l’Université de Yaoundé I pour avoir sa version des faits ont été infructueuses. A chaque fois, des vigiles nous faisaient savoir : « le recteur n’est pas là, il est en conseil de discipline », « le recteur est là mais il ne peut pas vous recevoir, il ne peut rien vous dire », ont-ils martelés, nerveux. Même le chef de la cellule de communication de l’Université était absent jusqu’au moment où nous mettions en ligne.

Pour mémoire, c’est à travers la grève des universités d’Etat entamée le 19 avril 2005 que l’Addec a donné des sueurs froides au pouvoir en place. En plus de la répression, l’une des méthodes utilisées par les autorités à l’époque pour faire face au débrayage c’est celle du « diviser pour mieux régner ». Dans son édition du 2 novembre 2005, le quotidien privé Le Messager s’est fait l’écho d’une série de lettres adressées au gouvernement par Jean Messi, un ancien Chancelier de l’unique Université de Yaoundé (devenue Université de Yaoundé I en 1993) au début des années 1990. Ces correspondances contenaient une recette pour mettre fin à la grève estudiantine de 2005 : susciter un mouvement estudiantin à caractère tribal pour « casser » l’Addec.

Malgré tous ces obstacles, les responsables de l’Addec rassurent que l’association reste debout et ne faiblit point dans sa lutte pour le bien-être de l’étudiant camerounais. Ceci, grâce au soutien des organisations de la société civile tant sur le plan national qu’international : « nous poursuivons nos activités au quotidien car nous sommes soutenus par des ONG telles que Nouveaux-Droits de l’Homme, le Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale, le Comicidi, le Ndi de Christopher Fomunyo, il y a aussi Agir, une association française qui finance nos procédures en justice », se satisfait Thierry Batoum.

Michel Biem Tong

 

Louis MBANGA
par Louis MBANGA mai 31, 2016 12:44 Mise à jour

Abonnez-vous à notre newsletter