Cameroun : Joseph Ze : « Il faut qu’on libère le syndicaliste Pierre Nyemeck »

Louis MBANGA
par Louis MBANGA juin 11, 2016 12:07 Mise à jour

Cameroun : Joseph Ze : « Il faut qu’on libère le syndicaliste Pierre Nyemeck »

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  • Vous avez créé le comité de libération de Pierre Nyemeck, syndicaliste détenu depuis avril dernier pour détournements de deniers publics à la prison centrale de Kondengui. En dehors du communiqué que vous avez publié début mai dernier pour dénoncer ce que vous considérez comme une injustice, qu’est ce qui a été fait depuis lors ?

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Syndicaliste du secteur de l’éducation et fondateur du Comité de libération de Pierre Nyemeck, Joseph Ze annonce une mobilisation tant sur le plan national qu’international pour la cause du président de la Confédération générale des transports du Cameroun, incarcéré à la prison centrale de Yaoundé pour  « malversations financières » depuis avril dernier. Pour l’ancien secrétaire général du Syndicat national unitaire des instituteurs et des professeurs des écoles normales (Snuipen), il s’agit d’un acharnement et une atteinte à la liberté syndicale de celui dont le tort est d’avoir dénoncé un marché fictif au ministère de l’Economie, lequel met en scène des dignitaires du régime et certains de leurs proches parents.

L’affaire Pierre Nyemeck dans ce lien

Vous avez créé le comité de libération de Pierre Nyemeck, syndicaliste détenu depuis avril dernier pour détournements de deniers publics à la prison centrale de Kondengui. En dehors du communiqué que vous avez publié début mai dernier pour dénoncer ce que vous considérez comme une injustice, qu’est ce qui a été fait depuis lors ?

Effectivement, suite à l’arrestation et à la détention arbitraire du camarade Pierre Nyemeck, président national de l’Union nationale des camionneurs professionnels du Cameroun, président confédéral de la Confédération générale des transports du Cameroun, président de l’Association des acteurs du transport pour la paix et le développement (Atrapad), nous avons mis sur pied un comité de libération parce que nous nous sommes dits qu’il ne s’agit pas d’un problème de droit commun mais un règlement de compte à un haut responsable syndical. Nous avons lancé un appel à solidarité qui a été largement diffusé sur les réseaux sociaux, dans les médias, nous avons saisi tous nos partenaires dans le monde afin qu’ils fassent pression sur le gouvernement camerounais et exigent sa libération. Parce qu’il y a eu un maximum de violations de droits non seulement de l’homme mais aussi syndicaux. A la suite de cela, nous ne pouvons pas vous faire le bilan de l’impact de cette action.  Nous avons commis un avocat qui a fait une demande de libération provisoire au regard des garanties qu’il offre pour comparaître libre. Cette demande de libération n’a pas été prise en compte par le TCS (Tribunal criminel spécial, ndlr).

Nous sommes en train de préparer d’autres actions extrêmement musclées si le TCS ne revient pas à de meilleurs sentiments. Donc pour le moment, c’est ce que nous avons fait et nous continuons à nous organiser davantage, à mobiliser un certain nombre de ressources sur le plan matériel, humain et potentiellement financier pour que nous relevions le défi jusqu’au bout.

Nous avons tenus une série de réunions intersyndicales pour préparer aussi une série d’actions de contestation, de mobilisation pour exiger sa libération. Nous avons rencontré un certain nombre d’autorités dont le délégué général à la sûreté nationale (patron de la police, ndlr) parce que nous avons failli boycotter le 1er mai (fête internationale du travail, ndlr). Il nous a calmé, nous a rassuré qu’il suit l’affaire et nous a dit qu’il verra ce qu’il pourra faire. Mais c’était de la démagogie parce qu’il voulait que le 1er mai passe. Mais nous avons à notre niveau plusieurs tours dans notre sac. Nous sommes en train de préparer d’autres actions extrêmement musclées si le TCS ne revient pas à de meilleurs sentiments. Donc pour le moment, c’est ce que nous avons fait et nous continuons à nous organiser davantage, à mobiliser un certain nombre de ressources sur le plan matériel, humain et potentiellement financier pour que nous relevions le défi jusqu’au bout.

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le syndicaliste Joseph Ze

 

Vous parlez d’actions musclées il s’agit desquelles ?

Pour le moment, je ne peux pas vous dire exactement ce que nous allons faire. Nous sommes en concertations très avancées. Vous savez que la Confédération générale des syndicats de transports du Cameroun est membre affilié de la Confédération syndicale mondiale qui est l’un des deux grands syndicats internationaux. Au Cameroun, sur les 11 confédérations syndicales qui existent, 7 sont affiliées à la Confédération syndicale mondiale. Donc les 7 confédérations se sont déjà mobilisées par rapport au cas de Pierre Nyemeck. Parce qu’après analyse, c’est un prétexte pour le garder en prison et quelque part il y a un règlement de compte.

Pourquoi pensez-vous qu’il y a atteinte à la liberté syndicale ?

En tant que responsable syndical, il a été sollicité dans une affaire qui de prime abord n’était pas syndical. Elle relevait du droit commun. Il n y est pas impliqué. Il a été arrêté par la police en violation des normes en la matière. Alors qu’il était gardé à vue pendant 3 jours, un haut responsable de la police lui a dit ‘ monsieur, on a un motif pour t’arrêter, pour te garder entre nos mains et te rendre la vie dure. Ce motif fera en sorte qu’on puisse te condamner au moins à 10 ans de prison. Parce que tu nous causes du tort en tant que leader syndical, tu dénonces nos pratiques sur la voie publique. Et comme tu es dans nos griffes, on va te coller un motif’.C’est pourquoi nous pensons qu’il s’agit d’un règlement de compte envers un syndicaliste. Et automatiquement, ça viole les droits syndicaux, ça remet en cause la liberté syndicale au Cameroun et ça montre l’approche maffieuse par laquelle procèdent les pouvoirs publics.

Vous l’avez certainement rencontré à la prison centrale de Kondengui depuis sa mise en détention, quelles sont ses conditions de détention et quel est son moral ?

Il est dans un quartier qu’on peut considérer comme privilégié, le quartier 11, il semble que c’est un quartier spécial où se trouvent les grosses légumes victimes de l’Opération Epervier. Ses conditions de détention sont relativement acceptables mais la prison c’est la prison. Au niveau du moral, c’est un combattant. Il a la conscience tranquille. Il sait que c’est une arnaque, un montage, une entourloupe. Si le droit est dit, il n’y a aucune raison qu’il restât encore là-bas.

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Pierre Nyemeck, syndicaliste incarcéré à la prison centrale de Kondengui

Quels sont les droits que vous estimez avoir été violés à cette étape de la procédure contre Pierre Nyemeck ?

Vous savez l’efficacité de la justice c’est l’exemplarité de la sanction. Et si la sanction est exemplaire, cela signifie qu’en droit, il y a la forme et le fond. Ça veut dire que même si vous êtes coupable, si sur la forme, la procédure a été violée, la sanction peut être remise en question. Dans le cas d’espèce, on les a arrêté sans un mandat. Des citoyens tout à fait responsables sont en train de prendre un pot, ils sont subitement encerclés par la police armée jusqu’aux dents puis entraînés devant le délégué général à la sûreté nationale qui les confie à son collaborateur de la division des affaires économiques et financières de la  police judiciaire et on les a inculpé sans qu’ils aient bénéficié de la présomption d’innocence. D’abord on les a gardé-à-vue pendant 4 jours dans divers commissariats, ils étaient interdits de visite à tel point que nul ne savait où ils se trouvaient.

le TCS, après enquêtes approfondies et suite aux pressions des syndicats et de la société civile, a été obligé de recommencer l’enquête et quand on les met tous sous mandat de détention provisoire, devant la prison, tous les acteurs impliqués dans le processus de paiement de ce marché, du Minepat à la paierie générale en passant par le ministère des Finances, parmi lesquels l’épouse du ministre des Forêts et de la Faune, sont mis en liberté et rentre dans leurs grosses limousines. Mais c’est Pierre Nyemeck et ses amis qui sont mis en détention provisoire. Il y a là quelque chose d’inadmissible de la part d’un tribunal qui est censé lutter contre la corruption au Cameroun. C’est pour cela que nous estimons que c’est un tribunal instrumentalisé. Il est au service d’une maffia qui sacrifie des innocents et protège les caciques du régime.

Il me semble que la procédure au niveau du TCS ne prévoit pas cela. Ils n’ont pas jouit de leurs droits à la défense au niveau de la police où on croirait qu’il y a eu enquête préliminaire. En plus, nous savons qu’au niveau du TCS, ce sont les dossiers qui viennent du Contrôle supérieur de l’Etat qui y sont acheminés. Mais au niveau du commissariat, il n y a pas eu un contrôle de gestion selon les normes qui permettent de caractériser un détournement de deniers publics. D’un commissariat, on les envoie au TCS. Je crois que là encore, il y a entorse. On les a gardé au TCS pendant 11 jours. Au niveau des délais, il y a entorse. Et le déni de justice c’est que Pierre Nyemeck devient l’accusé principal, l’auteur principal du crime alors qu’il n’a jamais été prestataire au Minepat (ministère de l’Economie, de la planification et de l’aménagement du territoire, ndlr), il n’a touché aucun fonds du Minepat. Il avait juste été sollicité pour une recommandation auprès du ministre de l’Economie, il ne sait pas comment on traite les dossiers de paiement d’un marché. Maintenant le TCS, après enquêtes approfondies et suite aux pressions des syndicats et de la société civile, a été obligé de recommencer l’enquête et quand on les met tous sous mandat de détention provisoire, devant la prison, tous les acteurs impliqués dans le processus de paiement de ce marché, du Minepat à la paierie générale en passant par le ministère des Finances, parmi lesquels l’épouse du ministre des Forêts et de la Faune, sont mis en liberté et rentre dans leurs grosses limousines.

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Mais c’est Pierre Nyemeck et ses amis qui sont mis en détention provisoire. Il y a là quelque chose d’inadmissible de la part d’un tribunal qui est censé lutter contre la corruption au Cameroun. C’est pour cela que nous estimons que c’est un tribunal instrumentalisé. Il est au service d’une maffia qui sacrifie des innocents et protège les caciques du régime. C’est grâce à la dénonciation de Nyemeck que d’autres dossiers ont été ouverts notamment celui sur les indemnisations des riverains du Port de Kribi. Donc il a fait œuvre de citoyenneté. Maintenant, au niveau des procédures, il y a des chevauchements que nous ne digérons pas. Supposons que nous sommes aujourd’hui le 8 juin, Pierre Nyemeck et ses co-accusés sont déjà au niveau du juge d’instruction, mais ils sont extraits de la prison le 6 juin. C’est un vice de procédure. Pourtant, quand il y a des vices au niveau de la procédure, elle doit être annulée.

Que va-t-il donc se passer au TCS une fois les accusés extraits ?

Le 6 juin donc, on extrait Nyemeck et es co-accusés de la prison et les conduit au TCS. Puis des individus viennent et les observent comme s’ils étaient des objets de zoo et ils sortent. On ne pose aucune question aux inculpés. Quand l’avocat est appelé à la rescousse, il rencontre le juge d’instruction pou savoir les raisons pour lesquelles on a extrait son client, le juge d’instruction dit qu’il n’est pas informé. C’est plutôt le procureur général, dont le parquet qui intervient. L’affaire est déjà entre les mains du juge d’instruction et on sait qu’après le juge d’instruction c’est le juge du jugement. Le parquet vient encore s’immiscer dans le travail du juge d’instruction. Cela voudrait dire que le parquet voudrait compenser ses limites, la manière dont il a bâclé le dossier à son niveau.

Quelles sont les actions et campagnes de sensibilisation que vous avez prévues pour toucher le maximum de personne possible sur ces injustices dont est victime Pierre Nyemeck ?

Nous sommes déjà en campagne de sensibilisation, les réseaux sociaux sont déjà mis à contribution. Voilà des journaux (il prend une édition du journal Le Soir et nous le montre) qui parle de ça et d’autres publication ont fait pareil. Mais c’est insuffisant. Nous avons commencé par les réseaux sociaux et nous allons mobilise nos partenaires tant au niveau national qu’au niveau international. Nous renforçons la campagne de sensibilisation de l’opinion et pour que notre argumentaire soit objectif, nous réunissons tous les éléments du dossier et comparons la procédure en cours avec ce que dit la loi et cela nous permet d’attirer l’attention sur le niveau de désinvolture de notre justice. Il ne faut que ces gens pensent que le pays leur appartient, il nous appartient à nous tous, ils vont nous pousser à la révolte, un jour ils vont se réveiller et nous trouver chez eux et ils vont rendre compte, il faut que ça s’arrête. Le Cameroun appartient à tous les Camerounais, il n’appartient pas au président de la République, ni à un magistrat, ni à un ministre. Qu’on libère le camarade Nyemeck.

Que répondez-vous à ceux qui disent que Pierre Nyemeck est victime du système qu’il a lui-même soutenu ?

Il y en a qui soutiennent Marafa qui est pourtant l’un des bâtisseurs de ce système. Pierre Nyemeck est un Rdpciste (militant du RDPC, parti au pouvoir, ndlr). Il a même fait récemment un appel à la candidature de Paul Biya pour la présidentielle de 2018. Est-ce que ça signifie qu’il n’a plus de droit ? Il n y a aucune relation entre ses droits de citoyen et celui de militer dans le parti politique de son choix. Ce n’est pas parce que tu es militant d’un parti au pouvoir que tu n’es pas justiciable. Notre problème est que s’il est justiciable, qu’on respecte ses droits à la défense, à une justice équitable et impartiale. Ce qui n’est pas le cas et nous le condamnons. Il est libre de militer dans n’importe quel parti politique. Mais il est notre camarade syndicaliste et autant ses droits syndicaux sont violés, autant ses droits de citoyen sont bafoués par une justice partiale et inéquitable. S’il a vraiment violé la loi et que son procès est juste, on va le soutenir moralement, matériellement pour qu’il assume sa sanction. Mais au cas où il n’est pas coupable et que les acteurs du processus de paiement de ce marché continuent de courir, nous n’allons pas accepter cela.

Propos recueillis par hurinews.com

Louis MBANGA
par Louis MBANGA juin 11, 2016 12:07 Mise à jour

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