Cameroun: Lutte contre Boko Haram: L’ACAT-France interpelle Paul Biya

Louis MBANGA
par Louis MBANGA juin 23, 2015 15:12 Mise à jour

Cameroun: Lutte contre Boko Haram: L’ACAT-France interpelle Paul Biya

Dans une correspondance adressée le 18 juin dernier au président de la République du Cameroun, l’Ong française Action catholique pour l’abolition de la torture (Acat) indique que la lutte contre la secte islamiste dans l’Extrême-Nord doit se faire dans le respect scrupuleux des droits de l’homme. L’intégralité de la correspondance.

 

 

 

Objet : pour être efficace, la lutte contre Boko Haram doit se faire dans le respect le plus scrupuleux des droits de l’homme et des libertés publiques

 

Monsieur le Président,

L’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT-France) suit avec une extrême préoccupation la situation sécuritaire et la situation des droits de l’homme, dans la région de l’Extrême-Nord, qui se sont malheureusement fortement dégradées depuis que le Cameroun, ses populations et ses institutions nationales font l’objet d’agressions armées, répétées, de la part de la secte islamiste Boko Haram.

Depuis 2014, les éléments de Boko Haram se sont rendus responsables à plusieurs reprises de graves violations des droits de l’homme, dont plusieurs massacres de civils, comme l’indique très justement la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés (CNDHL), qui a pu effectuer deux missions dans la région de l’Extrême-Nord en août et septembre 2014. Les auteurs et responsables de ces exactions devront un jour répondre de leurs actes devant la justice camerounaise et justice devra être rendue à leurs victimes.

acat-66

Nous tenons, par ce courrier, à vous exprimer également notre inquiétude quant aux allégations faisant état de violations des droits de l’homme commises par des éléments des forces de défense et de sécurité camerounaises dans le cadre de la lutte contre Boko Haram et à propos desquelles personne n’a eu encore à rendre des comptes devant la justice camerounaise.

Dans le cadre des opérations de contrôle et de renseignements menées par les forces de défense et de sécurité sur le terrain, plusieurs dizaines de citoyens camerounais, soupçonnés d’appartenance à Boko Haram, ont fait l’objet depuis mai 2014 de violences diverses, selon les informations qui nous ont été communiquées par diverses associations telles que Amnesty International, Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (REDHAC) et OS civile et par plusieurs journalistes indépendants qui ont pu se rendre dans la région de l’Extrême-Nord.

Arrestations arbitraires

Les témoignages et autres informations qu’ils ont pu obtenir indiquent que des exécutions sommaires, des disparitions forcées et des actes de torture auraient été commis par des éléments des forces de défense et de sécurité, notamment par des membres du BIR, à l’issue d’arrestations arbitraires. Des éléments des forces de défense et de sécurité auraient également été responsables de saisies illégales de biens parmi les populations.

L’un des faits les plus graves remonte à la nuit du 27 au 28 décembre 2014, où 25 personnes ont trouvé la mort, à priori par asphyxie, alors qu’elles étaient détenues au sein de la légion de gendarmerie de l’Extrême-Nord à Maroua. Ces personnes faisaient partie d’un groupe de 70 personnes qui avaient été arrêtées dans les villages de Magdeme et Doublé, dans la nuit du 26 au 27 décembre, à la suite d’une opération de ratissage menée par un détachement interarmées et de la Sûreté nationale.

A la suite de ces décès, des investigations auraient été rapidement menées par les autorités militaires afin d’en comprendre les causes. Des autopsies auraient été effectuées par un médecin légiste et le commandant de la légion de gendarmerie de l’Extrême-Nord, M. Zé Onguené Charles, aurait été déchargé de ses responsabilités à titre conservatoire et mis à la disposition de la justice. Nous avons pris note de son remplacement définitif, par le colonel Dambouka Elissa (décret N°2015/109 du 28 février 2015).

Le 15 janvier 2015, le REDHAC s’est exprimé publiquement sur les événements ayant conduit à la mort de ces 25 personnes au sein de la légion de gendarmerie de l’Extrême-Nord et à différentes autres allégations de violations des droits de l’homme commises par des soldats camerounais. Le REDHAC a appelé à ce que les auteurs d’exactions au sein des forces de défense et de sécurité camerounaises soient interpellés, jugés et sanctionnés conformément au droit.

Le 18 février 2015, la Directrice exécutive du REDHAC, Mme Maximilienne Ngo Mbe, a tenu une conférence publique à Douala portant sur « la lutte contre Boko Haram et les violations des droits de l’homme au Cameroun ». Elle a, au nom du REDHAC, exhorté les autorités camerounaises à collaborer avec les acteurs de la société civile dans la surveillance et la documentation des violations des droits de l’homme dont font l’objet les populations de la région de l’Extrême-Nord.

A la suite de ces prises de position publique, le Ministre de la communication, M. Issa Tchiroma, a tenu une conférence de presse le 13 mars 2015 à Yaoundé, au cours de laquelle il a confirmé la mort de 25 personnes dans la nuit du 27 au 28 décembre 2014 au sein de la légion de gendarmerie de Maroua. Il a indiqué que les forces de défense et de sécurité camerounaises étaient la cible d’une « attaque mensongère et totalement inacceptable de la part d’une ONG dénommée Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (REDHAC) […] dans le but manifeste de jeter l’opprobre [sur les forces de défense et de sécurité et le Cameroun] de façon à priver le Cameroun du soutien de la communauté internationale dans la guerre contre Boko Haram ».

Nous considérons les propos du Ministre de la communication, M. Issa Tchiroma, comme une forme d’intimidations à l’encontre du REDHAC et de ses membres. Nous considérons que le REDHAC, en tant qu’association de défense des droits de l’homme, a toute la légitimité requise pour traiter de la thématique « la lutte contre Boko Haram et les violations des droits de l’homme au Cameroun ».

La Commission nationale des droits de l’homme

Les allégations d’exécutions sommaires, de disparitions forcées et d’actes de torture, commises par des éléments des forces de défense et de sécurité camerounaises dans le cadre de la lutte contre la secte islamiste Boko Haram nous préoccupent au plus haut point, d’autant plus que de tels faits, s’ils s’avéraient exacts, risqueraient de nuire fortement à la lutte contre Boko Haram. L’exemple du Nigeria dans sa lutte contre ce mouvement religieux armé, avec sa politique de répression massive à l’encontre des populations civiles du nord du pays, a fortement contribué, ces dernières années, au renforcement de Boko Haram et non à son affaiblissement. Il est donc nécessaire de ne pas commettre les mêmes erreurs au Cameroun. La lutte contre Boko Haram ne peut réussir que dans le respect le plus scrupuleux des droits de l’homme et des libertés publiques.

Une telle perception est partagée par de nombreuses instances :

  • La Commission nationale des droits de l’homme et des libertés (CNDHL) indique avec clairvoyance dans son communiqué de presse du 27 février 2015 que « la lutte contre le terrorisme doit être conduite dans le respect des droits de l’homme et des libertés, ainsi que dans le respect de l’Etat de droit ».
  • Le 30 mars 2015, le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest, Mohamed Ibn Chambas, à l’occasion d’une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies consacrée à la menace que représente Boko Haram au Nigéria et dans les pays voisins, a rappelé qu’il était indispensable que les opérations contre les insurgés de Boko Haram respectent l’Etat de droit et les standards internationaux des droits de l’homme.

 

A cet effet, il est important que les autorités camerounaises indiquent, clairement et publiquement, qu’aucune exaction commise par un élément des forces de défense et de sécurité ne sera tolérée et que tout contrevenant sera traduit en justice.

Pour ce faire, il est important de mettre en place, au sein du commandement opérationnel de l’État-major, une commission de surveillance des droits de l’homme pouvant recueillir des informations relatives aux éventuelles exactions commises par des éléments des forces de défense et de sécurité et enquêter sur ces allégations.

Une telle commission doit inclure des juristes expérimentés indépendants, des agents de police militaires mandatés pour traiter les manquements à la discipline commis par des soldats, et des membres de la CNDHL. Les rapports et les recommandations émises par cette commission doivent être soumis aux instances judiciaires camerounaises compétentes et ces dernières doivent, dans le cas où des violations flagrantes des droits de l’homme auraient été commises par des éléments des forces de défense et de sécurité, poursuivre les auteurs de ces crimes.

Soutien des Nations Unies

Les autorités camerounaises devraient solliciter l’appui et l’expertise des Nations unies, et notamment du Haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations unies, dans la mise en place de cette commission de surveillance des droits de l’homme.

Concernant l’affaire des 25 personnes décédées dans la nuit du 27 au 28 décembre 2014 au sein de la légion de gendarmerie de l’Extrême-Nord à Maroua, il est extrêmement important que les personnes responsables de ces décès soient jugées et sanctionnées conformément au droit, au cours d’un procès publique. Il est en effet inacceptable dans un Etat de droit comme le Cameroun, que des personnes placées en détention, et donc sous la responsabilité de l’autorité publique, décèdent de manière brutale.

Il est également important que les associations de défense des droits de l’homme camerounaises et internationales puissent mener, en toute liberté et indépendance, des enquêtes sur le terrain pour s’enquérir de la situation des droits de l’homme.

A cet effet, les autorités camerounaises doivent garantir, en toutes circonstances, aux défenseurs des droits de l’homme et aux journalistes indépendants, un libre accès au nord du pays, et leur permettre de s’exprimer librement et sans entraves.

De telles initiatives permettront de contribuer efficacement à la lutte contre Boko Haram tout en évitant des atteintes aux droits de l’homme préjudiciables à cette même lutte.

Nous vous remercions de votre attention et vous prions d’accepter, Monsieur le Président, l’expression de notre respectueuse considération.

Clément Boursin

Responsable des programmes Afrique

*les intertitres sont de la rédaction

 

 

 

Louis MBANGA
par Louis MBANGA juin 23, 2015 15:12 Mise à jour

Abonnez-vous à notre newsletter