Cameroun : Ndiomo Flash: «En prison, j’étais au « Kosovo »,un quartier de fumeurs de chanvre»

Louis MBANGA
par Louis MBANGA octobre 16, 2015 08:12

Cameroun : Ndiomo Flash: «En prison, j’étais  au « Kosovo »,un quartier de fumeurs de chanvre»

Le directeur de publication du journal Le Zénith, lauréat du prix de la liberté de la presse au African journalist Awards le 13 octobre dernier,  s’est confié à hurinews sur cette distinction et sur l’affaire qui l’a conduit en prison entre fin octobre 2014 et début mars 2015.

Lorsqu’il vous a été décerné le prix de la liberté de la presse 2015 il y a quelques jours au African Journalist Awards au Kenya, quel est le sentiment qui vous a animé ?

Un sentiment de joie, j’étais très émerveillé, très ému, c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’ai dédié ce prix à l’ensemble des journalistes africains. Donc pour moi c’était une surprise agréable. C’était une récompense pour tout le travail que j’abats depuis de longues années.

Qu’est ce que ce prix représente pour vous ?

Il symbolise le fruit d’un effort, d’un long combat. Depuis  le début des années 1990, le chef de l’Etat était conscient de ce que les journalistes publiaient des informations sans en apporter les preuves. Alors, les journalistes ont pris l’engagement de lui montrer comment se porte le pays, un pays qui, ma foi, va mal, où la corruption, les détournements de deniers publics et autres dérives sont instoppables. Pour moi, en tant que directeur du journal Le Zénith, créé en 2002, je crois apporter ma part de contribution dans sa lutte contre ces fléaux.

Et c’est justement en dénonçant le fléau de l’enrichissement illicite que vous vous êtes retrouvé en prison fin 2014, est ce que ce prix est de nature à faire de vous un martyr de la liberté de la presse au Cameroun ?

Pour la petite histoire, ce n’est pas en 2014 que je me retrouve en prison pour la première fois. Je fais la première prison en 2008, simplement parce que, dans mes investigations, je démantèle un vaste réseau de corruption à l’Enam (Ecole nationale d’administration et de magistrature, ndlr). Pendant que j’ose y mettre le nez, je suis pris et embastillé par les dirigeants de cette école qui avait à sa tête un certain Benoît Ndong Soumhet qui serait ministre aujourd’hui. Cette première prison va me coûter pratiquement 5 mois de détention jusqu’à ce que je sois libéré. Donc, pour le rappeler, ce n’est pas la première prison toujours dans le cadre de l’objectif que je poursuis, à savoir dénoncer tous ceux qui s’aventurent dans les dérives ci-dessus citées.

ndiomo flash 1

Ndiomo Flash tenant son prix

 

Et si nous revenions sur l’affaire pour laquelle vous avez été en prison dès fin octobre 2014, que s’était-il passé exactement ?

Je vous tire un coup de chapeau parce que vous êtes l’un des rares journalistes à se rapprocher de moi pour en savoir davantage. Beaucoup m’ont défendu mais beaucoup se sont égarés parce qu’ils ne maîtrisaient vraiment pas l’affaire. Pour revenir sur cette scandaleuse histoire, s’il faut la qualifier ainsi, je suis approché par des informateurs qui me remettent une note adressée au chef de l’Etat avec photos à l’appui. Dans la dite note, on ressort avec éléments de preuve, l’immense fortune de M.Ebang Mve (secrétaire général du ministère des Finances, ndlr) qui a entrepris, de manière grossière, de construire des immeubles à travers toute l’étendue de la ville. C’est comme ça que, telle que l’exigent les canons du métier, à savoir recouper et vérifier, je me rapproche de lui pour en savoir davantage, pour qu’il s’explique sur ce document. Il va mal prendre la chose et va immédiatement saisir son frère qui est directeur de la DST (Direction de la surveillance du territoire, unité de police, ndlr). Ils vont déposer une plainte à la Drpj (Délégation régionale de police judiciaire, ndlr), je serai convoqué après la publication de cette immense fortune. La convocation indique que je dois me présenter pour « diffamation » et « déclaration mensongère ». C’est comme cela qu’après m’avoir auditionné, audition qui va commencer à 19h 30 pour s’achever dans les coups de 22h30, Mme Abeng, officier de police, va me faire savoir que son patron, Evina Raymond, lui a donné des instructions et lui aussi a reçu des instructions de sa hiérarchie de me garder. Je vais passer 9 jours de micmacs où les motifs vont connaître des atermoiements.

je suis approché par des informateurs qui me remettent une note adressée au chef de l’Etat avec photos à l’appui. Dans la dite note, on ressort avec éléments de preuve, l’immense fortune de M.Ebang Mve (secrétaire général du ministère des Finances, ndlr) qui a entrepris, de manière grossière, de construire des immeubles à travers toute l’étendue de la ville.

On va passer de la diffamation et déclaration mensongère à la tentative d’arnaque et aux menaces de mort sans en apporter des preuves. Je serai conduis pour  la première fois au Tribunal (Tribunal de première instance, ndlr) centre administratif de Yaoundé. Là-bas, le procureur va rejeter le dossier au motif de ce qu’il se déclarait incompétent. Alors, on va reformater le dossier et je serai déféré à Ekounou (Tribunal de première instance, ndlr) et c’est d’Ekounou que le procureur laisse le soin à son adjoint de me déférer parce que selon lui, il ne veut pas se mettre les abeilles aux oreilles. Etant dans ma cellule au parquet, j’apprends que mon plaignant faisait des va-et-vient au tribunal, des confrères ont filmé sa voiture. Ça veut dire qu’il a joué de son pouvoir financier administratif et politique. Puisqu’en tant que Sg des Finances, primo, il détient le nerf de la guerre, secundo, il a des émoluments de magistrats à payer, vous comprenez qu’à tout moment, il peut les faire chavirer. C’est comme cela que je suis conduis à la prison centrale de Kondengui.

Justement, quelles étaient vos conditions de détention, la vie à Kondengui, comment se passait-elle ?

Lorsque j’arrive à la prison centrale de Kondengui, je suis très mal accueilli. Nous sommes au mois d’octobre 2014. Je ne fais pas bonne impression. J’étais au quartier Kosovo, l’un des quartiers les plus réputés où on fume le chanvre, on dort à même le sol, où on agresse, où on poignarde, etc. je suis dans une panique totale, je prends le téléphone d’un de mes codétenus et je fais savoir à mon épouse qu’à cette allure, j’en ressortirai mort, je courre le risque d’être poignardé, empoisonner, etc. C’était le désespoir. J’entre étant malade, je vais passer des jours sans visite, malade, sans alimentation, vous voyez, ce n’était pas facile.

Et bout de votre procès, vous avez été acquitté, croyiez vous en cet acquittement ?

Je n’ai pas été acquitté. Je suis condamné à 3 mois de prison après y avoir passé 4 mois.  Ce qui m’a intrigué dans cette histoire est que M.Ebang Mve ne va jamais se présenter. Je m’attendais, tout comme l’opinion camerounaise, à ce que dans un souci d’équité, il vienne démontrer que les biens que j’ai publié ne sont pas les siens, qu’il vienne démontrer à l’opinion camerounaise en quoi j’ai tenté de l’arnaquer et de le menacer de mort. Il n’est jamais venu et je m’en suis tiré avec une condamnation. Quelques mois après, alors que je vaque à mes occupations, j’ai fait table rase et me suis remis à Dieu, on vient déposer chez moi une citation à comparaître devant une certaine Mme Essama, juge au tribunal d’Ekounou. Je découvre que c’est le même M.Ebang Mve qui me porte plainte au motif de ce qu’on m’aurait aperçu devant son domicile à 22h. Le procès se déroulant en cabinet, il a essayé de faire venir deux témoins qui ont d’ailleurs été éconduits par Mme Essama. Au moment des réquisitions du procureur qui ne trouvait vraiment pas d’éléments de preuve, elle a demandé que cette histoire soit classé parce qu’il n y a pas d’éléments de preuve. J’ai été désagréablement surpris qu’une semaine après, j’apprends qu’on m’a condamné à me taire, à ne pas m’attaquer à la personne morale et physique de M.Ebang Mve pendant 2 ans sous peine de payer une amende de 500 000 f Cfa. La sentence est tombée le mois passé (voir le plumitif ci-dessous). Vous voyez comment va notre pays ? Cette autre histoire est bouleversante.

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le plumitif

 

Au-delà de tout se qui s’est passé, il y a qu’au sein de la presse, on vous prête une réputation assez terne, on dit de vous que vous êtes un spécialiste de l’arnaque, un maitre-chanteur qui n’est d’ailleurs pas à sa première condamnation pour celà, qu’en dites vous ?

Je ne suis pas là pour juger les confrères, je pense que la responsabilité est individuelle. Même sur Jésus-Christ on a dit des énormités sur sa personne. Mais je crois que les confrères qui me connaissent réalisent ma probité morale, savent que je suis quelqu’un de très exigeant sur le plan du travail et que je suis très rationnel et objectif. Ça se voit dans la qualité de mes publications. Qui lit Le Zénith comprend franchement qui est Ndiomo Flash, comment est ce qu’il travaille. Mais cette attitude me vaut plus d’ennemis et de jaloux. Honnêtement, je ne suis pas dans les compromissions et beaucoup de confrères se demandent comment je fonctionne, parce qu’ils ne me trouvent nulle part dans les petites bassesses. Certains me trouvent suffisant, d’autres me trouvent orgueilleux. Moi je crois que j’ai toujours une logique de la corporation, l’esprit d’équipe, je ne sais pas pourquoi je vais jeter autant de pierres à un confrère en difficulté. Ceux qui disent que je ne suis pas à la première arnaque ont des raisons de le dire. Mais je me sens très heureux d’avoir eu des confrères qui m’ont supporté. J’ai également identifié ceux qui ont dit du n’importe quoi me concernant. Mais je ne prends pas ça mal parce que je suis un chrétien qui croit en Dieu et je me dis qu’il ne faut pas être rancunier.

 

Propos recueillis par Michel BIEM TONG

 

Louis MBANGA
par Louis MBANGA octobre 16, 2015 08:12