Cameroun:Irène Tchamba: « Malgré le silence des autorités, j’ai la foi que mon mari reviendra »

Louis MBANGA
par Louis MBANGA novembre 14, 2014 13:21 Mise à jour

Cameroun:Irène Tchamba: « Malgré le silence des autorités, j’ai la foi que mon mari reviendra »

Mme Irène Flore Tchamba, épouse du disparu

Mme Irène Flore Tchamba, épouse du disparu

Voilà plus de 3 ans que l’ingénieur des eaux et forêts camerounais,Melvin Tchamba Ngassam, a disparu dans un petit village au Congo Brazzaville alors qu’il s’y rendait pour une mission. Est-il mort ou vit-il encore? Nul ne le sait. Les démarches entreprises tant par sa famille que par le collectif  « Retrouvez Tchamba Ngassam Melvin » pour le retrouver demeurent sans suite à ce jour. Pour Irène Flore Tchamba, vivre sans son époux et surtout sans savoir ce qu’il est advenu de lui devient de plus en plus difficile à tenir. Hurinews.com l’a rencontré à Yaoundé, au lieu dit « Montée Jouvence » au quartier Biyem Assi.

Celà fait plus de 3 ans que votre mari est porté disparu, comment vivez-vous cette absence au quotidien?

De 2011 à ce jour, mon quotidien n’a pas changé, il est toujours traumatisant, j’en viens même à dire que plus le temps passe, plus le traumatisme s’aggrave, on a l’impression qu’on tourne en rond, c’est un quotidien sombre de toutes les façons.

Et comment vos enfants vivent cette disparition mystérieuse?

C’est vrai qu’en 2011, au moment de sa disparition, l’ainée avait 3 ans et la cadette venait à peine d’avoir un an. Je puis vous assurer qu’à l’époque, cette disparition avait eu un effet négatif sur elles. La première qui connaissait parfaitement son père, depuis la disparition de ce dernier le 9 avril 2011, n’a plus jamais cherché à savoir où il se trouve parce que consciente de ce que tout va mal. C’est la dernière née qui, un jour, a retrouvé une photo de son père dans la chambre et revenant vers moi, elle m’a dit qu’elle a vu son père. Je lui ai demandé de venir me montrer cette photo, elle est repartie la chercher. Elle me l’a montré et j’ai eu la confirmation qu’il s’agissait bien de son père. Depuis cette disparition, tout ce que je fais avec elles c’est de prier. Et quand nous restons trois à la maison, c’est-à-dire à l’absence de ma mère et de mon frère, les enfants se sentent un peu gênés.

Venons-en à présent à votre mari, quand est ce que vous vous êtes vus pour la dernière fois?

Nous nous sommes vus pour la dernière fois le 2 octobre 2010, date à laquelle il part du Cameroun pour le Congo. Et quand il arrive au Congo, tout se passe comme s’il était encore parmi nous. Tout ce qui nous manquait de lui, ce n’était que sa présence physique. Il appelait et envoyait des Sms tous les jours pour nous tenir informé de ce qu’il faisait, il nous racontait son quotidien et cherchait aussi à avoir de nos nouvelles.

plus le temps passe, plus le traumatisme s’aggrave, on a l’impression qu’on tourne en rond

Comment et par qui avez vous appris la nouvelle de sa disparition?

C’est le responsable de Geospatial Technological Group (Gtg) du Congo (l’employeur de Melvin Tchamba, ndlr) qui m’a appelé le 9 avril 2011 au téléphone pour me dire que mon mari est arrivé à Zanaga (à 250 km au nord-ouest de  Brazzaville, ndlr) là où la mission devait avoir lieu mais que depuis 2 jours, on le cherche en vain. Mais il faut souligner que la veille, le 8 avril, l’un de ses collègues, Achille Wankeu, m’a appelé pour demander les nouvelles de la famille et du bébé, je lui ai répondu que tout allait bien. Puis il m’a posé la question de savoir quand j’ai causé pour la dernière fois avec mon époux, je lui ai répondu que nous avons échangé pour la dernière fois deux jours plus tôt. Il m’a conseillé de continuer à soutenir mon mari comme je le fais souvent. Pourtant, mon mari était déjà porté disparu dans la nuit du 7 au 8 avril et j’ai été surprise que ce jour-là, il ne me dise rien à propos.

Quelle a été la réaction de la famille après la nouvelle de sa disparition?

Le responsable de Gtg-Cameroun a pris en charge le déplacement de mon beau-père et de ma belle-tante pour le Congo autant qu’il a financé l’hébergement et leur séjour là-bas. Après trois semaines passées au Congo, ils sont rentrées bredouilles. Ils n’ont ramenés que les effets personnels de mon mari tels que son passeport, sa pièce d’identité, des diplômes, son alliance.

Avez-vous saisi les autorités camerounaises pour ce problème?

Après le retour de mon beau-père et de ma belle-tante au Cameroun le 2 mai 2011, j’ai transmis des requêtes qui au ministère des Relations extérieures, qui à Interpol, qui au ministère de la Justice, ça n’a rien donné. Quelques temps après, puisque jusque-là , j’étais esseulée, le coordonnateur du collectif « Retrouvez Tchamba », Dr.Ndzana, m’appelle de l’étranger pour me dire qu’ils sont au courant de l’affaire et j’étais surprise de savoir qu’il y avait encore des personnes qui s’intéressaient à ce problème. Le Collectif a , à son tour, acheminé d’autres requêtes au ministère des Relations extérieures, à la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés et la Direction générale de la recherche extérieure. Nous sommes toujours en 2011. Même jusque là, on n’a eu aucun résultat. On s’attendait pourtant à ce que les autorités contactent soit la famille, soit le Collectif pour informer des démarches qui sont en train d’être menées. Mais le laxisme n’a pas fragilisé le Collectif qui a engagé une autre phase de dépôt des requêtes en 2013.

Tchamba Ngassam Melvin

Tchamba Ngassam Melvin

Le 8 septembre 2011 dans un hôtel de Yaoundé, vos beaux parents et vous avez, au cours d’un point de presse, lancé un cri en direction des autorités camerounaises afin qu’elles fassent tout ce qui est nécessaire pour que votre mari soit retrouvé. Avez vous le sentiment d’avoir été entendu?

Je n’ai pas ce sentiment parce que quand la première requête avait été déposée à la Délégation générale à la sureté nationale , on nous a fait comprendre là bas que la requête a été coté à la Direction de surveillance du territoire. Mon beau-père, ma belle-mère, mes belles -soeurs et moi-même nous y sommes rendus, on nous a dit la bas qu’il n’appartenait pas à la famille de suivre le dossier et que s’il y a du nouveau, les autorités ne tarderont pas de nous mettre au courant. Mais jusqu’aujourd’hui, personne n’a jamais contacté la famille. Sous l’impulsion du Collectif « Retrouvez Melvin Tchamba », mon beau-père avait été reçu par le Délégué général à la sureté lui-même et ce dernier avait dit qu’il allait prendre l’affaire en main. Mais celà n’a rien donné.

quand la première requête avait été déposée à la Délégation générale à la sureté nationale , on nous a fait comprendre là bas que la requête a été coté à la Direction de surveillance du territoire. Mon beau-père, ma belle-mère, mes belles -soeurs et moi-même nous y sommes rendus, on nous a dit la bas qu’il n’appartenait pas à la famille de suivre le dossier et que s’il y a du nouveau, les autorités ne tarderont pas de nous mettre au courant. Mais jusqu’aujourd’hui, personne n’a jamais contacté la famille.

Que pensez-vous de l’attitude de l’Etat camerounais face à cette situation?

Je ne sais pas quoi dire, je suis simplement sidérée et surprise parce que pour qu’on parvienne à la vérité, il faut que les autorités fassent ne serait-ce qu’un petit effort. La disparition est mystérieuse et c’est la toute petite démarche qui permettra un jour d’avoir la moindre information. Depuis la conférence de presse de septembre 2011, beaucoup de choses ont été faites, tous les médias d’ici comme d’ailleurs ont parlé de l’affaire Tchamba, même des organisations de défense des droits de l’homme, sous l’impulsion du Collectif, se sont mobilisées, mais nous nous heurtons à un mur.

Dans un accusé de réception intervenu fin juin 2013 suite à une correspondance que lui a fait parvenir le Collectif Retrouvez Melvin Tchamba, le ministre des Relations extérieures a indiqué avoir contacté l’ambassade du Cameroun au Congo pour cette affaire, avez-vous été contacté par ladite ambassade?

Non

Avez-vous depuis lors été contacté par une quelconque autorité judiciaire congolaise  pour des besoins d’enquête?

Non plus, je n’ai pas été contacté par une autorité  ni du Cameroun ni du Congo.

Êtes-vous toujours en contact avec l’employeur de votre mari?

C’est en mai 2011 que le responsable de Gtg-Cameroun, alors que je me trouvais à Dschang (ouest, ndlr), est venu me voir, en compagnie de certains membres de ma belle-famille. Puis moi aussi je me suis rendu au siège de la société au quartier  Tsinga à Yaoundé en compagnie de mon beau-père et d’un membre du Collectif Retrouver Melvin Tchamba. Donc on s’est vu deux fois seulement depuis la disparition de mon époux.

Et la société vous prend-elle en charge, vous et les enfants?

Non, la société ne nous prend pas en charge. Il est vrai qu’en mai 2011, lorsque le responsable de Gtg-Cameroun est venu me voir à Dschang, je lui ai dis que je n’ai pas besoin d’argent et que tout ce que je voulais c’était mon mari. La disparition a eu lieu entre le 7 et le 8 avril et tout ce qu’il trouve à me dire est que mon mari était la plaque-tournante de l’entreprise et que sa disparition les désole tous mais que la société va continuer à verser son salaire. J’ai été d’autant plus surprise que la réaction que j’attendais de lui est qu’il me donne les nouvelles de mon mari puisque le 15 avril, il y a eu une fausse alerte selon laquelle il a été retrouvé. Il faut reconnaitre que la société, après sa disparition, avait continué à verser son salaire pendant 5 mois mais c’est mon beau-père qui l’avait perçu.  Ce dernier dit n’avoir plus jamais reçu quoi que ce soit depuis le 5e mois.

Avez-vous le sentiment que votre mari est encore vivant et qu’il reviendra un jour?

(Après quelques secondes d’hésitations, elle répond) par la foi oui, parce que c’est la foi qui me soutient, qui me donne la force de tenir et de porter toujours cette disparition en moi, quelque soit le degré d’inertie des personnes censées booster les enquêtes sur cette affaire, la lumière va finir par apparaitre, j’en ai la conviction.

Propos recueillis par Michel Biem Tong

Louis MBANGA
par Louis MBANGA novembre 14, 2014 13:21 Mise à jour