Reconnaissance des massacres des indépendantistes par la France: Un Camerounais écrit à Hurinews.com

Louis MBANGA
par Louis MBANGA juillet 10, 2015 13:02

Reconnaissance des massacres des indépendantistes par la France: Un Camerounais écrit à Hurinews.com

Augustin Nkoma, qui témoignait au micro de votre site d’information il y a quelques semaines des violences qu’il a subies au palais présidentiel sur ordre de l’actuel directeur du Cabinet civil de la présidence de la République camerounaise, Martin Belinga Eboutou, a tenu à tirer un coup de chapeau à hurinews.com. Dans une tribune libre, il revient sur la reconnaissance par la France des massacres subies par les leaders de l’Upc lors des mouvements de revendications de l’indépendance au Cameroun. Il replonge également le lecteur dans certains moments forts de l’histoire du Cameroun pré-indépendance.

Monsieur le Directeur de Publication,

Permettez-moi d’abord de vous féliciter pour l’immense travail que vous réalisez à partir de votre site. Mon dernier passage sur votre antenne m’a donné l’occasion de comprendre que vous étiez très écouté et suivi par des internautes de part le monde. Je prierai Dieu chaque jour pour vous et je contribuerai, à chaque occasion, au renforcement des capacités d’information et d’analyse des internautes qui se connectent sur votre site.

Je m’appelle Augustin Nkoma. Je suis un Camerounais qui réside à Yaoundé, âgé de 47 ans. Je réponds au téléphone (00237) 675 94 51 25 / (00237) 695 03 44 70. Courriel : augustin.nkoma@yahoo.fr

Je vous remercie de me recevoir aujourd’hui dans le cadre du débat que vous avez ouvert au sujet du début de reconnaissance par la France, et aussi par le Cameroun, de la réalité de la guerre contre les nationalistes camerounais, une longue guerre dans laquelle des dizaines de milliers de nos compatriotes furent tués, emprisonnés ou déportés, notamment de 1955 à 1972.

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Vous savez, dans la mafia, il y a ce que l’on appelle la loi de l’omerta. Dans les relations franco-camerounaises, il y a aussi l’omerta, le déni de l’histoire, le négationnisme. C’est une loi qu’observent, génération après génération, les tenants des rennes du pouvoir, que ce soit à Paris ou à Yaoundé. De temps à autre, les gestionnaires ou bénéficiaires de cette loi lui donnent une apparence humaniste qui prend la forme d’une subite prise de conscience des cruautés, des pogroms, commis au Cameroun au nom de la préservation des intérêts de la « mère-patrie » qu’est la France. J’insiste sur le verbe « est ».

Le 03 juillet dernier à Yaoundé, lors de la rencontre Biya-Hollande, le Président camerounais s’est présenté comme dépositaire et défenseur du nationalisme camerounais. Il a, dans son langage feutré, rappelé ce que les Camerounais avaient fait pour la France ainsi que ce qu’ils avaient enduré sous la domination française.

Réagissant à ces propos, le président français a reconnu dans sa déclaration deux importants faits historiques.

Premièrement, il a reconnu et remercié la contribution du peuple camerounais pour sa signifiante participation à la libération de la France de la domination nazie. Il a ainsi dit que le vaste mouvement africain de cette libération est partie de la ville de Douala au Cameroun, sous la houlette de Leclerc. Pour votre information et celle des millions des personnes qui nous suivent, j’agrémente sur ce point en vous communiquant les propos qu’avait prononcés le Général De Gaulle, en 1940, lors de l’un de ses multiples voyages officiels au Cameroun. Voici ces propos : « Plus que jamais, devant l’exemple donné par le Cameroun, je suis convaincu que nous réussirons à libérer la France par l’Empire ». Mon sentiment sur cet important point est que depuis 1940, la France n’est pas allée au-delà de cette reconnaissance qui semble n’être donc qu’une rhétorique.
Deuxièmement, et dans le même discours, le Président Hollande a semblé briser un tabou, celui d’admettre qu’il y a eu des tueries, sur le territoire du Cameroun, avant et après l’indépendance, des massacres auxquels l’armée française a pris singulièrement part. Si cette déclaration d’acceptation qui arrive 50 voire 60 ans après les faits mérite d’être saluée, je reste cependant réservé quant à sa transformation en actes concrets de justice ou de réparations. Car je doute fort que les dirigeants de la France, tout comme ceux du Cameroun, soient subitement prêts à assumer, chacun pour sa part, son bilan dans ces pages noires de l’histoire des relations Franco-camerounaises.

Permettez-moi de vous donner quelques faits pour justifier mon scepticisme.

Depuis l’année 2010, je suis auteur d’un gros projet de recherche et de rédaction d’un ouvrage sur l’histoire du Cameroun, des recherches qui vont notamment de la période 1884 à l’année 2010. Le projet d’ouvrage a eu pour premier titre : « Heurts, malheurs et victoires des nationalistes », dans la suite nous l’avons modifié pour conserver le titre : « Heurts, malheurs et victoires du nationalisme camerounais » .

Lorsque la rédaction des textes avait atteint une certaine maturité, courant 2010 nous avons fait parvenir le projet au président français Monsieur Nicolas Sarkozy et nous avons demandé son aide financière ou logistique pour accès à certaines bases de données en France. Nous avons fait la même démarche auprès de Madame la ministre Kosciusko-Morizet Nathalie. Je précise que le grand-père de cette dame, M Koscuisko-Morizet fut le principal responsable de la gestion à l’ONU de la tutelle de la France sur le Cameroun avant et après l’indépendance, ceci du temps où Monsieur Morizet était le représentant de la France à l’ONU durant les années 1950 et 1960. Au bas de cette intervention, je reviendrai brièvement sur le rôle capital de cet homme dans le façonnement de l’infrastructure politique du Cameroun, même après l’indépendance.

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En retour de ma démarche auprès du Président Sarkozy, je reçus une lettre de sa part, signée par son chef de cabinet Monsieur Lambert Guillaume. En résumé, la lettre disait que le Président Sarkozy avait parcouru avec beaucoup d’attention les textes du projet de l’ouvrage mais, malheureusement, il ne pouvait réserver une suite favorable à ma demande d’aide. J’ai reçu pratiquement la même réponse du ministre Nathalie Morizet. Elle ajouta néanmoins dans sa réponse qu’elle venait de transmettre ma demande au ministre français des affaires étrangères et européennes, pour meilleure prise en charge. Le ministre en question était M Alain Juppé. Jusqu’à ce jour, le projet n’a rien obtenu des autorités françaises.

Je suis dubitatif également pour ce qui concerne la pertinence de la volonté des dirigeants camerounais. Vous le savez peut-être, Monsieur Paul Biya a été l’un des hauts responsables de l’État camerounais et l’un des plus proches collaborateurs du Président Ahmadou Ahidjo, de 1962 à 1982. Depuis novembre 1982, lorsqu’il est devenu président de la République Unie du Cameroun à la suite du pouvoir que lui avait volontairement remis Monsieur Ahidjo, donc depuis 1982 jusqu’à cette année 2015, dans aucun de ses centaines de discours ou déclarations publiques, le Président Biya n’a pas un seul instant prononcé le nom d’un quelconque combattant pour l’indépendance du Cameroun, ni le nom de Ruben Um Nyobè, leader nationaliste qui, à plusieurs reprises, avait été le premier africain à prendre la parole aux Nations Unies pour défendre les thèses indépendantistes des Africains et singulièrement du Cameroun. Une entreprise périlleuse qu’il réalisa en dépit de la vigoureuse opposition de la France et de ses relais au Cameroun comme le furent les Ahidjo. Je vous ai parlé plus haut de la loi de l’omerta.

Je vous informe en outre que le jour du diner d’État que Paul et Chantal Biya offrirent au Président français et à sa suite, le protocole d’État avait fait venir au Palais présidentiel beaucoup de Camerounais comme certaines célébrités sportives de l’équipe nationale de football, célébrités qui n’ont pas encore 40 ans. Alors qu’au même moment, les deux veuves de Ruben Um Nyobè qui, à quelques kilomètres de Yaoundé vivent dans une abjecte misère depuis l’assassinat de leur mari en 1958, donc ces veuves n’ont pas été invitées à faire partie des convives de ce diner de retrouvailles et de revisitation de l’histoire.

Et ceci n’est pas la première fois qu’il y ait cet « oubli ». Lorsque le Cameroun a célébré de 2010 à 2014 le cinquantenaire de son indépendance et de sa réunification, la présidence de la République a invité des personnes illustres ou inconnues de part le monde pour prendre part aux diverses festivités. Mais ces deux femmes n’ont pas été invitées. La loi du déni est ici à l’œuvre.

Je précise que l’une de ces deux femmes, alors portant un bébé nouveau-né de quelques semaines, était présente en brousse aux côtés de Um Nyobè au moment où ce leader du nationalisme camerounais, et vice-président sous Houphouët-Boigny du Rassemblement Démocratique Africain, était assassiné par les balles d’un soldat tchadien de l’armée coloniale française, au moment où Amadou Ahidjo était Premier Ministre de la partie du Cameroun sous domination française. Au bas de cette intervention, je vous présenterai quelques faits sur ce que fut la dimension anglophone et francophone de l’UPC et aussi une ou deux actions de Ruben Um Nyobè sur le plan international, ceci en faveur de l’émancipation du Cameroun.

Si vous le permettez, je vais encore vous donner deux ou trois autres faits graves qui fondent mon scepticisme quant à la volonté de mon pays d’assumer effectivement sa part de responsabilité dans l’anéantissement militaire, politique et mémoriel des combattants pour les causes de l’indépendance et de la réunification du Cameroun.

La suite dans quelques heures…

 

Louis MBANGA
par Louis MBANGA juillet 10, 2015 13:02

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